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« Comment renoncer »

vendredi 4 novembre 2011, par Jean-Christophe Sekinger

Écrit par Douglas E. Harding et retranscrit avec l’aimable autorisation de la revue 3ème Millénaire, extrait du n°5, Automne 1987.

« Cet article est d’ordre pratique et non théorique. Son objet est non pas la philosophie de l’abandon à la divine providence ou l’importance du renoncement dans la voie religieuse mais strictement comment renoncer et laisser les choses être ce qu’elles sont et aller leur train, strictement comment il est possible de réaliser et maintenir une véritable abnégation, une véritable soumission à la volonté de Dieu.

« Il n’est guère facile de décrire ce qu’est le renoncement mais tous nous connaissons la sensation qu’il procure - la soudaine suspension de lutte, la fin (pour le moment) de toute notre résistance, le genre spécial de calme qui succède à la tempête d’un effort vain, la détente dont nous jouissons quand « une chose cède enfin » après une période de tension et d’anxiétés croissantes qui coupent les jambes.

« Une remarquable expression de ce brusque changement d’humeur - plutôt retournement d’humeur - peut être trouvée dans l’ouverture des Francs Juges de Berlioz. Ce célèbre morceau de musique descriptive porte à la scène l’histoire d’un prisonnier qui comparait devant un tribunal secret du Moyen Âge sous l’inculpation d’un crime capital. À mesure qu’il tente, avec une détresse et une terreur accrues, de se disculper, la musique devient davantage tourmentée et bruyante, de plus en plus frénétique. Et tout d’un coup, comprenant que son sort est décidé, il abandonne tout espoir et se résigne avec un calme parfait à la sentence de mort ; la musique cède enfin la place à l’un des airs les plus grands et les plus sereins du monde, s’épanchant doucement, bienheureuse d’un bout à l’autre. Berlioz a emprunté cet air à une chanson populaire russe mais il s’agit d’un bien commun, d’un thème pérenne qui surgit où l’on s’y attend le moins, par exemple dans le chant bien connu Fini maintenant le Carnaval dont le sujet est la résignation, si ce n’est l’abnégation d’un amoureux éconduit.

« Nous pouvons prendre comme typique notre exemple du prisonnier en jugement - typique de la dépendance du renoncement par rapport à son opposé sans lequel il ne peut exister. Céder est aussi inséparable de lutter que le haut est inséparable du bas, la gauche de la droite. Vous ne pouvez pas lâcher une chose que vous ne tenez pas et demander l’arrêt des hostilités en temps de paix.

« Dans ces conditions, la disposition à céder ne peut être permanente : elle doit alterner avec son opposé, avec la disposition à résister. Il n’est pas dans sa nature d’être stable. C’est là certainement une constatation banale, nous allons de l’avant à l’encontre de la volonté de Dieu comme si nous ne faisions qu’un avec les particularités de notre corps et découvrons seulement ensuite, de l’une ou de l’autre façon, la grâce de nous soumettre à elle - pour un moment - après quoi le pitoyable processus tout entier repart de plus belle. Le renoncement peut venir mais, hélas, comme l’énonce le Maharshi, ce qui vient s’en va. Ayant cela de commun avec les pensées [1] et sentiments (peu importe à quels degrés ils peuvent être profonds, illuminés, voire divins), le renoncement est impermanent. Étant quelque chose de spécifique, avec des caractéristiques limitées, non seulement il nécessite et implique son opposé, mais il tend constamment à se fondre en lui.

« Ces faits patents mais perdus de vue mettent des limites à toute culture du renoncement - que ce soit avec des lectures et des réflexions qui s’y rapportent, en s’efforçant d’une manière ou d’une autre d’exalter son sentiment avec le japa (récitation d’une formule), des prosternations, par tous les moyens possibles. L’ennui avec cette tendance hautement désirable est qu’elle ne cesse de vaciller, de se dérober à notre prise et risque d’être le moins disponible quand elle serait le plus nécessaire. Qui, en effet, peut ressentir un état sur commande ? Et en l’occurrence il y a quelque chose de singulièrement contradictoire et même d’immanquablement comique dans le fait de cultiver ce qui vient spontanément ou pas du tout, dans cette quête du repos, s’efforçant de ne pas s’efforcer, se cramponnant à un lâcher-prise, peinant pour se détendre. Rien d’étonnant si cette étrange entreprise d’auto-dressage est vouée à l’échec. Pour finir, il nous faudra renoncer à toutes ces tentatives de renoncement.

Notes

[1] Note du transcripteur : j’ai pris la liberté de remplacer chaque "pensers" du texte, par "pensées" qui a sur le premier, l’avantage d’être généralement utilisé (et juste)

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